La nuit est tombée sur la mer, et seule la lune apporte un peu de clareté au milieu du ciel immense.
Fiona se glisse hors de son lit, se guidant à tâtons dans la maison silencieuse.
Plusieurs fois, elle manque de trébucher sur un objet qui traîne, mais se reprend de justesse, et se terre, le coeur battant, l'oreille tendue comme un animal traqué, guettant le bruit caractéristique d'une porte que l'on ouvre, à l'étage du dessus.
Elle guette la voix de l'Adulte, ce grondement de colère qui tant de fois l'a terrifiée.
Mais rien, à part les battements désordonnés de son coeur ne vient troubler la pâix nocturne.
Alors elle se relève, ses petits pieds nus marchant en silence sur le carrelage froid, et reprend son chemin vers la porte d'entrée sous laquelle filtre cette lueur tant attendue.
Mais que le chemin semble long!
Son coeur bat de plus en plus fort.
L'espoir de la délivrance lui donne des ailes.
Ce soir est le dernier soir où elle transgresse l'interdit, où elle traverse seule les ténèbres de la maison silencieuse pour rejoindre son amie.
Ce soir marque la fin du calvaire.
Elle va partir.
Elle l'emènera avec elle, loin de cette maison.
Elles partiront ensemble découvrir ce qui se cache derrière l'horizon tant de fois interrogé.
Jamais plus Fiona ne pleurera.
Jamais plus l'Adulte ne lui fera de mal.
Un grand sourire illumine le visage de l'enfant, alors qu'elle se tient sur le seuil.
A tâtons, elle cherche une chaise, et le coeur battant de plus belle, elle la pousse vers la porte.
Les pieds de bois glissent sans peine sur le carrelage ciré, tandis que Fiona prie pour que l'Adulte n'entende pas le crissement léger du bois.
La fillette se fige.
Elle a entendu un bruit.
Ses petites mains se crispent sur le bord de sa chemise de nuit, comme toujours lorsqu'elle redoute sa venue.
Mais cette fois il ne l'aura pas.
Ses pas résonnent au dessus d'elle.
La porte s'ouvre, là-haut.
Les mouvements de Fiona se précipitent, cédant à la panique.
Elle grimpe sur la chaise, et cherche le loquet.
Ses doigts rencontrent enfin cette maudite barre de métal qui l'empêche de sortir.
Dans l'escalier, les marches craquent.
Fiona gémit, et de toutes ses forces, elle tire sur le verrou qui cède enfin.
Ses mains tremblantes cherchent la poignée.
L'Adulte arrive.
Au dehors, la lumière s'agite, apportant enfin un peu de clareté dans la cuisine et permettant à Fiona de saisir la poignée à pleines mains et de tirer encore de toutes ses forces.
L'Adulte est là.
Il crie, de sa grosse voix terrifiante.
Sa voix, sa silhouette voûtée, son ceinturon à la main et ses yeux brillants de méchanceté lui donnent des airs d'ogre dans la pâle lumière qui provient du dehors.
Un souffle d'air accueille la délivrance de Fiona, qui ne perd pas un instant et court vers l'être lumineux qui l'attend dehors.
Elle court, ses pieds nus dérapant sur l'herbe rêche et les cailloux tranchants; elle manque de trébucher sur les racines de l'arbre où elle jouait autrefois.
Derrière elle, l'Adulte a franchi la distance qui les séparait en quelques enjambées et sa grosse main tente de l'attrapper.
Mais Fiona a l'habitude.
Elle sait comment lui échapper.
La fillette saute au bas du talus et court en direction de la lumière.
Son amie est là.
Pour la dernière fois, elle l'attend.
Fiona entend le hoquet de surprise de l'Adulte derrière elle, se retourne et lui fait une grimace en riant.
La fillette est sauvée, et son amie la prend par la main.
-Viens, murmure-t-elle. Nous partons.
L'Adulte crie quelque chose, mais Fiona n'entend pas.
Elle n'entend que le murmure des paroles de l'être lumineux qui l'entraîne vers la mer qui s'agite en contrebas.
Le sol disparaît tout à coup sous ses pieds écorchés, mais Fiona n'y prête pas attention.
Elle rit, elle est heureuse, elle est libre.
L'être l'accompagne en chantant durant sa chute, et la prend dans ses bras lorsqu'elle sombre dans les flots.
Elle ne cesse pas de chanter, pour que la fillette roulée en boule dans ses bras transparents ne cesse pas de sourire.
Ses yeux se ferment, une dernière fois.
Une bulle d'air s'échappe de ses lèvres entrouvertes, danse un moment dans ses cheveux puis remonte en vacillant jusqu'à la surface où elle éclate, laissant échapper l'écho d'un rire joyeux qui résonne longuement sur les flots silencieux.
Une dernière fois...